Jésus priait

[Cet article a été publié sur le blog de Legacy, un ministère de prières porté par JPC.]


L’évangéliste Marc devait être un homme direct, franc et qui parle sans détour. En tout cas, c’est l’impression qu’il donne au travers de l’Évangile qu’il nous laisse.

Il n’y va pas par quatre chemins. Il annonce la couleur. « Voici le commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu ». Voilà, tout est dit ! Jésus est le Christ. Il est le Fils de Dieu. Il est l’Évangile, la Bonne Nouvelle. Marc se paie même le luxe, dans cette introduction sans fioriture, de faire une allusion à la Genèse. D’un trait de plume, il récapitule tout l’Ancien Testament, toute l’histoire et nous ramène au commencement des temps pour nous dire que Jésus est l’accomplissement de toutes choses. En 7 mots grecs, Marc a tout dit. Et son lecteur, s’il a compris l’ampleur de ce que signifie cette petite phrase, devrait être bouche bée d’admiration : en Jésus tout est accompli.

Marc enchaîne. Jésus apparaît. Pas besoin d’évoquer sa naissance, ni même son enfance. On saute. Il faut aller à l’essentiel. Le baptême et la colombe. Le désert et la tentation. Et puis sa voix, qui fait écho à celle de Jean : « Changez d’attitude et croyez à la bonne nouvelle ! ». Jésus chasse un démon dans une synagogue, puis guérit la belle-mère de Pierre. Et avant que le soir ne tombe, tous les habitants de la ville étaient devant sa porte demandant à être délivrés ou guéris.

Le lendemain, tout recommence. Sa voix qui proclame la Bonne Nouvelle ; ses mains qui délivrent et guérissent ;les gens se pressent par centaines autour de Jésus, tant et si bien qu’il ne peut plus rester en ville.

Entre ces deux journées décrites par Marc, il y a une nuit. Ou plutôt, une aube. Deux journées similaires. Deux journées pleines de bruits, de mouvements de foule, de gens qui le touchent constamment et dont les yeux disent à la fois la lassitude et l’espoir. Deux journées bien trop pleines. Et cette nuit qui offre une pause, une respiration.

Et que fait Jésus en pleine nuit. Il se lève. Il sort.

« Le lendemain, bien avant l’aube, en pleine nuit, il se leva et sortit. Il alla dans un lieu désert pour y prier. »

Jésus, le Fils de Dieu, le Christ, le Roi, celui dont Marc vient de nous dire au verset 1 qu’en lui toutes choses ont été récapitulées depuis le commencement des temps. Ce Jésus-là prie.

À trois reprises dans l’Évangile de Marc, Jésus prie. Il prie dans le désert au début de son ministère quand les foules le pressent. Il prie sur la montagne après la multiplication des pains. Il prie dans le jardin peu avant sa mort.

Jésus prie.

Comment ?

Marc ne nous livre pas grand-chose concernant les prières de Jésus. Mais ce qu’il nous dit vaut la peine d’être entendu.

Il nous dit que Jésus se leva, qu’il sortit, qu’il alla.

Jésus se met en action. Chez Jésus, la prière est un mouvement. Il ne reste pas dans son lit bien au chaud, comme je le fais si souvent au risque de m’assoupir comme certains disciples 14 chapitres plus tard. Non, Jésus se lève et sort.

Dans ce chapitre 1 de l’Évangile de Marc, il y a beaucoup de va et de vient. On entre, on sort. On entre dans la synagogue. On en sort. On entre dans la maison de la belle-mère de Pierre. On en sort. Les démons eux-mêmes sortent des gens dans lesquels ils étaient entrés. Jésus lui-même évoque sa venue comme étant une sortie : « … c’est pour cela que je suis sorti ». Jésus est sorti du ciel pour venir jusqu’à nous. La prière est une manière de retrouver cette communion avec son Père. Alors, il sort de la maison et va prier.

Ce mouvement m’encourage à voir la prière différemment. Moi aussi, je veux sortir de ma maison terrestre et entrer en communion avec Celui, qui par Christ, est devenu mon Père. La prière, c’est un peu comme entrer dans la maison du Père. Comme cette intimité devait manquer à Jésus, lui qui était sorti de son ciel et qui n’y reviendrait qu’en passant par la croix !

Quand ?

Pour une fois, Marc répète. Ou plutôt il précise. Lui qui d’habitude est si avare de mots, détaille.

« Le lendemain, bien avant l’aube, en pleine nuit, il se leva… »

Les journées de Jésus commencent tôt. Pas parce que la foule le dérange aux aurores. Pas parce que Jean le réveille pour lui poser des questions. Pas parce que la belle-mère de Pierre est déjà en train de mettre la table pour le petit déjeuner. Les journées de Jésus commencent avant tout ça. Elles commencent quand tout le monde dort encore.

Jésus met à part, pour la prière, le meilleur moment, celui où il est certain d’être tranquille. Il ne sera pas tranquille à 7h. Encore moins à 10h. Toujours pas à midi. Et très peu probablement avant 21h.

En fonction de mes saisons de vie, le moment le plus tranquille de ma journée a varié. Jeune, c’était le soir. Avec des enfants en bas âge, c’était pendant leur sieste. Maintenant, c’est le matin tôt. Parfois bien avant l’aube, quand les enfants dorment encore. J’ai souvent eu du mal à offrir ce moment de tranquillité à Dieu, parce que j’aurai eu envie d’en faire autre chose. C’est parce que, trop souvent, j’ai pensé que la prière était un don que je faisais à Dieu ; alors qu’en réalité, c’est un cadeau qu’il me fait lui.

Ce que Marc nous dit avant tout, c’est que Jésus priait au début de son ministère (Marc 1). Qu’il priait au milieu de son ministère (Marc 6). Qu’il priait encore alors que son ministère terrestre s’achevait (Marc 14). Jésus priait constamment. Et si Jésus, mon Seigneur, mon Dieu, avait besoin de l’intimité de la prière, à combien plus forte raison en est-il ainsi pour moi.

Jésus commence sa journée par quelque chose qui, à nous occidentaux du XXIe siècle, nous semble improductif. Inefficace. Et pourtant, la Bible nous rappelle non seulement, que la prière a une grande efficacité (Jacques 5.16), mais aussi que le ministère de prière de Jésus n’a pas pris fin. Jésus prie encore constamment pour ceux qu’ils aiment (Romains 8.34, Hébreux 7.25).

Où ?

Dans le désert. Dans la montagne. Dans le jardin.

Des lieux chargés de connotations. Le désert : terre de solitude, de tentation, de cheminement vers la terre promise. Terre d’exil aussi. La montagne : lieu de rencontre entre la terre et le ciel, où Dieu se manifeste en donnant sa loi. Le jardin : endroit clos rempli du souvenir d’Eden et de la promesse de bons fruits. Jésus prie n’importe où, pourvu qu’il puisse se trouver seul — c’est-à-dire sans autre humain.

Jésus n’a pas besoin d’un temple pour prier.

Jésus sort. Il va dans le désert. Monte sur la montagne. Rejoint le jardin. Jésus est descendu sur terre pour que je n’aie plus besoin de monter sur une montagne pour l’adorer (Jean 4.19-24). Il a été cloué sur une croix à ma place pour que je cesse d’errer dans le désert de l’exil spirituel (Romains 8.38-39). Il est ressuscité pour m’ouvrir le seul et unique chemin qui mène à un jardin plus beau et plus parfait que ne l’était Eden parce qu’aucun serpent ne pourra jamais y entrer (Apocalypse 21.27).

Pour quoi ?

Ce sont les disciples qui interrompent le temps de prière de Jésus. Marc ne nous a pas livré le contenu de la prière de Jésus. Mais il nous offre les paroles qui suivent ce temps d’intimité avec son Père : « Allons ailleurs ».

Aller ailleurs. C’est peut-être cela que permet la prière : une redirection, une réorientation de nos pas.

En tout lieu et en tout temps, Jésus, le temple de Dieu, m’invite à me lever, à sortir de mon quotidien et à prier pour discerner le prochain pas, le prochain village, la prochaine rencontre.

Alors, prions !

Jonas

[Cet article fait partie de la série réflexions du lundi qui retrace en partie comment le culte, vécu la veille, a travaillé en moi. Ce n’est pas une retranscription ni de la prédication, ni des textes lus, mais plutôt le cheminement que certaines bribes ont tracé en moi. J’espère que ces courtes méditations vous donneront envie d’approfondir les textes qui sont lus le dimanche dans vos Églises.]


Nous lisons le Psaume 139, bien connu pour son passage qui nous rappelle que Dieu a fait de nous des créatures merveilleuses. Des créatures : voilà qui nous remet à notre place ; mais merveilleuses, à l’image de notre Dieu.

Mais ce psaume n’est pas essentiellement à propos de nous. Il commence et se termine par l’image d’un Dieu omniscient qui nous connaît sous toutes les coutures. Il sait quand je me lève, quand je me couche. Il connaît mes paroles et même mes pensées. Il me sonde.

« Où pourrais-je aller loin de ton Esprit ? Où pourrais-je fuir hors de ta présence ? »

Ps 139.7

La lecture du psaume continue et je pense à Jonas. Lui, qui devait connaître ce psaume par cœur. Lui, le prophète reconnu en Israël. Lui, qui reçoit des révélations de la part de ce Dieu qui sonde nos cœurs, qui connaît chacun de nous mouvement, qui est partout, tout le temps.

« Jonas se mit en route pour s’enfuir… loin de la présence de l’Éternel ».

Jonas 3.1


Je me demande à quoi il pensait. Avait-il oublié qui était Dieu ? N’avait-il jamais vraiment compris ?

Jonas descend. Il descend à Joppé (1.3). Il descend pour aller avec les marins à Tarsis (1.3). Il descend dans au fond du navire (1.5). Il sera jeté dans l’eau et dira lui-même « je suis descendu jusqu’aux racines des montagnes » (2.6). Et c’est là, dans l’abîme, aux portes de la mort, que Jonas reconnait que Dieu est là et que c’est de lui que vient le salut (2.9).

« Si je monte au ciel tu es là, et si je descends au séjour des morts, t’y voilà ».

Psaume 139.8

Jonas a dû descendre pour comprendre qu’il ne pouvait pas échapper au regard de Dieu. Il a dû plonger dans la mer de l’épouvante pour comprendre que Dieu prenait soin de lui. Il a dû frôler la mort pour se mettre en marche dans la direction voulue par Dieu. Et même, là encore, il accomplit sa mission avec la colère dans le cœur.

Jésus, qui se présente comme le plus grand que Jonas, a suivi un autre chemin. Il monte vers Jérusalem et marche en tête (Marc 10.32) alors que l’angoisse pénètre le cœur des disciples. Il ne fuit pas. Il va au-devant de ce qui l’attend avec détermination. Rien ne lui échappe, il a les choses bien en main. Et lui, le meilleur Jonas, sera, comme son prédécesseur, posté aux portes de la ville. Mais c’est la compassion qui étreint son cœur, alors qu’il est élevé sur une croix. Il n’y aura pas de ricin pour lui faire de l’ombre, mais des ténèbres épaisses en plein midi. Il n’y aura pas la voix de Dieu pour lui demander compte de ses émotions, mais seulement la sienne et le silence de Dieu. Il n’y aura pas une grande fête parce qu’une grande foule aura cru, mais les sarcasmes des témoins de sa mort.

« Sonde-moi, ô Dieu, est pénètre mon cœur, examine-moi et pénètres les pensées qui me bouleversent ! Regarde si je suis sur une mauvaise voie et conduis-moi sur la voie de l’éternité ».

Psaume 139.23-24

Jonas a fui. Jonas était en colère. Jonas a attendu la destruction de la ville.
Jésus a marché vers la croix. Jésus a eu compassion. Jésus a pleuré sur la ville qui ne voulait pas de son salut.

Dieu a compassion de ses créatures.
Quel prix pour me conduire sur la voie de l’éternité !
Et cette prière de David que je fais mienne : sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur, où se tapit ma colère, comme Jonas, ou ma peur, comme les disciples, ou…

Des pommes et des prières

[Cet article a été publié sur le blog de Legacy, un ministère de prières porté par JPC.]

La dame aux pommes

Un jour, je suis revenue d’Afrique où j’avais passé toute ma vie. Une vie d’enfant qui ne comptait alors que douze années — douze années vécues ailleurs, à l’étranger, dans un autre univers. Cette manière de parler de mon retour m’avait donné l’impression que le monde était cloisonné, compartimenté. Il y avait notre monde européen et celui-là, là-bas, au loin. Celui dont on revient un peu par surprise ou par accident. Je me suis sentie comme un revenant, comme si l’on ne m’attendait pas, comme si j’étais subitement apparue, revenue à la mémoire des gens. Comme si c’était un miracle que de pouvoir franchir à nouveau la frontière dans le sens retour.

Et puis, on m’a regardée. Examinée plutôt. Pour voir si je n’étais pas trop différente, pas trop transformée par le pays qui m’avait accueillie pendant ces années d’absence.

Et la vie a repris son cours normal. Comme si elle avait été anormale avant ! Je suis retournée à l’école, j’ai appris à traverser au feu vert, à nouer mes lacets… Je suis retournée à l’église. Un dimanche, on m’a présenté une vieille dame. On m’a dit : « c’était elle, les pommes séchées ». Je regarde sans comprendre. Elle, les pommes séchées… C’était souvent comme ça : rentrer au pays, revenir, ça veut dire remettre les phrases dans l’ordre, retrouver le contexte, relier les mots entre eux, ajouter un verbe ou deux pour donner du sens… Elle, les pommes séchées… Je regarde à nouveau la vieille femme. Elle a l’air gentille, elle parle doucement, se lève difficilement. Elle a les mains et le visage tout ridés.

Je ne l’ai connue que de loin, au travers de cette histoire de pommes séchées. Elle est décédée trop rapidement après pour que j’aie le temps de tisser des liens plus profonds avec elle. Elle avait, disait-on, passé sa vie à aider ici et là. Elle avait tricoté, fait des bocaux de fruits, cuisiné, apporté des repas… et elle avait fait des sachets et des sachets de pommes séchées. Des sachets par millier. Ces sachets avaient ensuite été envoyés dans toute l’Afrique à tous ceux qui, de près ou de loin, partageaient avec d’autres la bonne nouvelle de l’Évangile. J’avais moi aussi mangé quelques-uns de ces fruits séchés qui transmettaient un message tout simple : je pense à vous, même au loin, même sans vous connaitre vraiment.

C’était la dame aux pommes.

La dame du mur

Dans mon souvenir, cette vieille dame était aussi la dame du mur. Pas un mur de brique ou de paille. Mais un mur de béton et de barbelés. Un mur pour barrer les routes, cloisonner, contenir, diviser. Certains s’imaginent qu’il est possible de construire des murs entre les peuples, d’en confiner certains à l’Ouest et d’autres à l’Est.

La dame aux pommes, celle qui tissait des liens par-delà les frontières, s’indignait de la fracture qu’engendrait le mur. Sa manière de se révolter contre cette injustice c’était de s’agenouiller, de joindre les mains et de prier. Il m’a été raconté qu’elle priait tous les jours pour que tombe le mur de Berlin. Pendant 10 ans. Des années à éplucher des pommes, envoyer ses paquets de fruits au bout du monde tout en priant pour qu’un mur tombe. 

Un jour, quelqu’un m’a demandé si Dieu se lasser d’entendre toujours la même prière. C’est là que le souvenir de la dame du mur a refait surface. Il y a des obstacles qui sont tenaces, des murs qui semblent infranchissables, des guerres qui n’en finissent pas, des années de prison interminables. Mais il y a aussi des gens qui savent faire chaque jour les mêmes gestes et dire les mêmes mots simples. Il faut parfois donner de nombreux coups de pioches avant que la brèche ne lézarde le mur. Il faut beaucoup de tranches de pommes séchées pour rassasier un enfant.

À votre avis, c’était comment ce jour de novembre 1989 pour la dame aux pommes ? C’était comment, pour la dame du mur, de revoir là, dans une église, une enfant qui avait mangé ses pommes sous le soleil d’Afrique ?

Prier inlassablement un Dieu inlassable

Prier c’est participer aux petites comme aux grandes choses de ce monde. Un monde qui forme un tout, qui n’est pas cloisonnable. Je ne sais pas si tous les murs tomberont sur cette terre, mais je sais que je veux être de ceux qui, par la prière, auront combattu pour la justice dans ce monde.

Les murs d’aujourd’hui ont d’autres noms et d’autres visages. Nous regardons les titres qui font l’actualité et nous pouvons être désemparés. La dame du mur nous rappelle que nous pouvons agir et ne pas rester muets. Que quelqu’un de tout puissant entend, voit et agit. Ne nous lassons pas de prier pour que cessent les injustices, car Dieu ne se lasse pas de nous entendre. Une pomme après l’autre, une prière après l’autre, tout compte dans l’étrange économie de Dieu, où se mettre à genou c’est combattre.

La dame aux pommes m’a donné bien plus que des pommes. Elle a façonné pour moi ce qu’est une vie de prières.

Prier avec des larmes

[Cet article a été publié sur le blog de Legacy, un ministère de prières porté par JPC.]

Joindre les mains et prier

Tout a encore un air de Noël. Les guirlandes clignotent. Le sapin a toujours fière allure dans un coin du salon. Elle est assise en face de moi et dans cet entre deux de Noël et Nouvel An, nous évoquons nos batailles. Elle contre le cancer, moi contre le temps qui passe trop vite.

« Tu sais, me dit-elle doucement, il y a quelques mois, tu m’as envoyé un message pour me dire que tu pensais que le décès d’Anne m’avait affectée et que tu priais pour moi. Je n’ai pas vraiment répondu. Mais oui, j’ai été affectée, et je le suis encore ».

Nos regards se croisent à travers les larmes. Je n’ai pas connu Anne. J’avais juste compris au travers de quelques bribes combien elle avait pu compter pour celles et ceux qui l’avaient rencontrée.

Mes enfants jouent dans un coin de la pièce et leur joyeux remue-ménage se mêle à notre conversation.

Elle continue : « j’ai prié pour Anne. Pour sa guérison. J’ai prié comme une folle. Et j’étais sûre que sa guérison était un moyen de manifester à tous la grandeur et la gloire de Dieu. J’étais certaine que Dieu exaucerait cette prière. J’ai prié le matin de sa mort. Et puis j’ai su qu’elle était partie… ».

Elle s’arrête. Son visage est très beau. Elle porte un foulard coloré sur la tête pour cacher les effets de la chimiothérapie. Et j’imagine mon amie, priant de toutes ses forces pour son amie, atteinte du même mal qu’elle. Ce mal qui nous ramène constamment à notre finitude, à nos limites, à notre mortalité.

« J’étais sûre que Dieu interviendrait. Et elle est morte. Je n’ai pas compris pourquoi il avait permis cela. Pourquoi il n’exauçait pas ma prière. Nos prières. »


Ouvrir les mains et accepter

Mes larmes coulent en l’écoutant. Moi aussi j’avais prié pour cette femme qui m’était inconnue. J’ai envie de lui dire combien c’est beau l’Église : des gens qui prient pour d’autres sans se connaître vraiment, mais simplement parce qu’ils ont le même Dieu et la même espérance. Mais elle reprend :

« Et puis, j’ai été au culte d’adieux. Tu aurais dû voir cette église, pleine de gens. Des amis, des collègues, des ados, des connaissances, des chrétiens, des non croyants… tous mélangés. Nous étions debout, car la place manquait. Et là j’ai compris ». Elle s’arrête un instant. Difficile de mettre en mots ce qu’elle a saisi de Dieu ce jour-là.
« Le témoignage d’Anne avait été rendu encore plus vibrant, plus vivant d’une certaine manière par sa mort. »

Mon amie avait prié pour que la gloire de Dieu se manifeste et Dieu avait exaucé cette prière… mais d’une manière tellement plus douloureuse qu’elle ne l’avait souhaité.

Les enfants chahutent, mais au milieu de ces rires bruyants, le silence nous enveloppe. Je suis émue de voir le courage de mon amie qui accepte la réponse de Dieu à ses prières. Qui ouvre ses mains plutôt que de lever son poing. Qui dit « que ta volonté soit faite ».


Lever les yeux et adorer

C’était Noël et c’était étrange de parler si profondément de choses tristes. Pourtant, à Noël, la maladie ne s’arrête pas. Je suis sûre que certains d’entre vous ressentent que nous sommes invités à mettre de côté, pendant les fêtes, les situations difficiles, tristes ou angoissantes. Une sorte de parenthèse, comme si le quotidien se figeait, que la maladie faisait une pause. Je pense, au contraire, que les fêtes sont des occasions privilégiées pour évoquer nos difficultés, nos obstacles, nos moments de troubles et pour joindre nos mains en prière afin de déposer devant Dieu nos peurs.

L’évocation de cette Église trop pleine pour recevoir encore des gens lors des funérailles d’Anne me renvoie au commencement de l’Évangile. Une église trop pleine, une auberge trop pleine. Et comme les mages ont déposé aux pieds de Jésus leurs cadeaux, je dépose chaque jour à ses pieds mon fardeau. Un fardeau en forme de prière : je demande que mon amie puisse être guérie, comme elle aussi l’avait demandé pour Anne. Et je sais qu’entre cadeaux et fardeaux, Jésus gère et que sa réponse est toujours, toujours la meilleure.

Restée seule, je médite ce verset « Pendant sa vie terrestre, Christ a présenté avec de grands cris et avec larmes des prières et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et il a été exaucé à cause de sa piété. » (Heb 5.7)
Je me suis souvent demandé où était l’exaucement dans la mort de Jésus, mais j’entrevois aujourd’hui que derrière la mort, il y a la résurrection ; que derrière les ténèbres luit une grande lumière. L’exaucement de la prière de Jésus devait passer par la mort pour briller plus fort. Et je perçois de manière plus prégnante combien ma vision de choses est limitée et combien celle de Dieu est énormément plus vaste.

Dans ce temps d’après fêtes, cette réalité me pousse à lever les yeux vers celui qui a toujours la meilleure réponse — aussi douloureuse soit-elle —, à l’adorer et à persévérer dans la prière.  

Le Dieu prodigue, Revenir au cœur de la foi chrétienne, Tim Keller, 2008

Mon point de vue :

Comme un thème peut avoir plusieurs variations, la parabole du fils prodigue continue de peupler presque musicalement mes méditations. Après l’ouvrage de Nouwen, j’ai décidé de relire un court texte, découvert il y a déjà quelques années. Il retrace l’histoire intemporelle de ces deux fils, un cadet et un ainé. Il est d’ailleurs remarquable que le cadet occupe la première et la plus grande place de l’histoire.

Tim Keller fait, comme toujours, un travail tout à la fois profond et méthodique, amenant son lecteur à éplucher, non seulement le texte biblique, mais aussi sa propre âme, l’un entrant en résonance avec l’autre. Le ton toujours doux sans être paternel rassurera le lecteur sur les intentions de l’auteur. Loin d’être confrontant, Keller semble plutôt vouloir offrir une vision de Dieu différente de celle à laquelle le lecteur occidental est habitué.

L’auteur ne se prend pas pour un guide qui serait devant, houspillant le lecteur d’avancer ou un chef d’orchestre corrigeant le musicien. Il se place plutôt au côté du lecteur, s’incluant dans les constats qu’il fait concernant nos habitudes, nos manières de penser, nos conceptions du monde. Il démontre avec facilité que les deux fils ont choisi, l’un comme l’autre, une manière de vivre qui les tient éloignés de Dieu. Fervent partisan de la troisième voie, Keller, comme Jésus d’ailleurs, les renvoie dos à dos et offre au lecteur une meilleure compréhension de ce qu’est la grâce couteuse de Dieu, celle dont s’était déjà fait l’écho Bonhoeffer, fustigeant notre vision souvent erronée qui prône une grâce « bon marché ».

Keller présente bon nombre d’éléments sur le contexte historique et culturel de la parabole des deux fils. Accessible, logique, mais aussi ludique, le livre offre régulièrement anecdotes, illustrations, références filmographiques ou témoignages qui permettent d’illustrer utilement le propos et de rythmer le texte. Comme souvent chez Keller, on pourra les trouver trop terre à terre et, parce qu’ils s’ancrent souvent dans la culture populaire américaine, difficilement transposables pour le lecteur français.

La force du livre réside dans la capacité de l’auteur à offrir une lecture cosmique du texte biblique qui englobe et transmet tout l’Évangile. Ce n’est pas seulement le lecteur qui est dévoilé, mais aussi Dieu et son plan de salut. Un livre à lire pour mieux comprendre l’extraordinaire libéralité de Dieu à notre égard et saisir à nouveau le rôle de Jésus en tant que véritable frère ainé.

Tout le monde sait que l’Évangile nous appelle à renoncer à une vie dissolue, mais rares sont ceux qui comprennent qu’il condamne aussi le moralisme.

page 64

Références

Le Dieu Prodigue
Revenir au cœur de la foi chrétienne.
Timothy Keller
2008
Traduit par Aline Neuhauser
Éditions Maison de la Bible
3è édition 2013
117 pages

Mais Dieu…

[Cet article fait partie de la série réflexions du lundi qui retrace en partie comment le culte, vécu la veille, a travaillé en moi. Ce n’est pas une retranscription ni de la prédication, ni des textes lus, mais plutôt le cheminement que certaines bribes ont tracé en moi. J’espère que ces courtes méditations vous donneront envie d’approfondir les textes qui sont lus le dimanche dans vos Églises.]


Ce dimanche de Pâques, la résurrection de Jésus a été dépeinte à nouveau devant nos yeux. Les textes lus, les chants entonnés ou les scènes dessinées par les enfants nous ont encore émerveillés : oui, notre Dieu est tout puissant pour nous sauver ! Il nous a fait passer du royaume des ténèbres à son admirable lumière. Cette opposition entre l’ombre et la clarté parle de nous : d’où nous venons et où nous sommes à présent. Elle indique le fossé qu’il y entre ces deux positions : le noir et le blanc sont toujours autant éloignés l’un de l’autre ; impossible d’être dans la lumière et dans les ténèbres simultanément.

Et pourtant, quelque chose (ou plutôt quelqu’un) m’a permis de traverser des ténèbres à la lumière. Plusieurs textes de la Bible se font l’écho de cette opposition, marquée par un petit mot de liaison. Un mot en forme de croix. Un mot qui relie, mais qui marque la rupture.

MAIS

Nous étions destinés à la mort, MAIS Dieu, par la mort de Jésus, nous donne accès à la vie éternelle.

En effet, le salaire du péché, c’est la mort, mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur.

Romains 6.23 — s21

En effet, Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle.

Jean 3.16 — S21

Nous aurions dû subir la colère de Dieu, MAIS Dieu la fait retomber sur Jésus.

[…] notre conduite était dictée par les désirs de notre nature propre, puisque nous accomplissions les volontés de la nature humaine et de nos pensées, et nous étions, par notre condition même, destinés à la colère, tout comme les autres. mais Dieu est riche en compassion. A cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions morts en raison de nos fautes, il nous a rendus à la vie avec Christ — c’est par grâce que vous êtes sauvés

Ephésiens 2.3-5 — S21

Nous ne pouvions nous sauver nous-mêmes, MAIS Dieu l’a fait pour nous par Jésus.

Jésus les regarda et leur dit : « Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible. »

Matthieu 19.26 — S21

Nous aurions dû être jugés, mais Dieu, en Jésus, nous déclare justes ; nous faisant passer de la vie à la mort.

En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et qui croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie.

Jean 5.24 — s21

Nous étions esclaves, MAIS Dieu nous a délivrés et a fait de nous ses fils, ses héritiers.

Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils ; et si tu es fils, tu es aussi héritier de Dieu par Christ.

Galates 4.7 — s21

Nous étions égarés et perdus, MAIS Dieu nous a rassemblés et nous a donné un bon berger.

Vous étiez en effet comme des brebis égarées, mais maintenant vous êtes retournés vers le berger et le protecteur de votre âme.

1 Pierre 2.25 — s21

MAIS DIEU…

Ce « mais » relie notre condition initiale — mortelle, esclave, condamnée, égarée, ténébreuse… — à ce que Dieu a fait à notre égard.
Ce « mais » manifeste que Dieu est à l’initiative de notre salut. Une initiative qui passe par le don et le sacrifice de Jésus.

Un « mais » en forme de croix qui rappelle que ce salut n’est pas une grâce à bon marché, mais qu’elle a un coût immense, pour l’auteur de notre salut.

Les passants du chemin de croix

[Cet article fait partie de la série réflexions du lundi qui retrace en partie comment le culte, vécu la veille, a travaillé en moi. Ce n’est pas une retranscription ni de la prédication, ni des textes lus, mais plutôt le cheminement que certaines bribes ont tracé en moi. J’espère que ces courtes méditations vous donneront envie d’approfondir les textes qui sont lus le dimanche dans vos Églises.]


Dimanche dernier nous avons lu dans l’évangile de Luc tout le passage depuis l’arrestation de Jésus jusqu’à sa crucifixion (Luc 22.47-23.56). Ce temps de lecture et de méditations autour de ces textes essentiels a été très simple et pourtant très profond.

Des portraits vivants

Il y a les acteurs du complot : Judas et son baiser, les chefs des prêtres, les gardes du temple, Hérode et Pilate devenus amis, les soldats romains qui insultent et frappent Jésus, une foule qui crie.
Il y a les victimes : les disciples qui fuient, Pierre qui renie son maître.
Il y a ceux qui sortent leur épingle du jeu contre toute attente : Barrabas qui obtient une libération inespérée.

Il y a Jésus : il n’est pas pris au dépourvu ou par surprise. Il ne subit pas ; il guérit un soldat blessé, donne une parole aux femmes de Jérusalem ou garde le silence devant Hérode. Il choisit de mourir. Il donne sa vie. Il semble être au contrôle des évènements sachant quoi dire et quand le dire.

Un nouveau peuple

Et puis, il y a ceux qui se trouvent sur le chemin de croix, par hasard, par obligation ou par choix et qui reconnaissent en Jésus le Messie, le Fils de Dieu, le Roi. Cet étonnant groupe de personnes réunies autour de la personne de Christ est très hétéroclite.
Il y a un riche notable africain, un voleur agonisant, quelques femmes juives, un centurion romain, un pharisien très en vue qui risque sa renommée pour ensevelir Jésus.

À la croix, Jésus se constitue un nouveau peuple. Un peuple qui n’est uni qu’en la personne de Jésus. Un peuple issu de toutes les nations et de toutes les couches sociales. Aucune barrière ne tient plus, ils sont ensemble parce qu’ils croient.

Attendre

De tous, c’est l’exemple de Joseph d’Arimathée qui me touche le plus. Luc le décrit comme un de ceux qui « attendaient le royaume de Dieu ». L’évangéliste a déjà utilisé cette idée de l’attente pour décrire Siméon ou encore Anne, la prophétesse, lors de la présentation au temple de Jésus bébé (Luc 2.25,38).

Joseph attendait… et en attendant, il a vécu et vieilli. Il a siégé parmi les conseillers du peuple, il a participé à diriger le peuple. Il attendait. Mais quand le moment s’est présenté : il a agi. Il a su montrer son désaccord avec les dirigeants qui souhaiter voir condamner Jésus. Puis, il a décidé de prendre soin du corps de Jésus. Pour faire cela, il a risqué sa réputation, voire sa vie. Lui, il n’a pas peur de se rendre impur en touchant le corps-mort de Jésus. Il ne pourra pas célébrer la Pâque juive avec les siens : il est rituellement impur. Joseph a su voir que les rituels pointaient vers quelque chose de plus grand : seul Jésus pouvait rendre pur.

Joseph a su renoncer à ce qu’il avait : renommée, argent, statut… car il a vu en Jésus son trésor. Et cela, il l’a vu cela dans le corps d’un homme mort, crucifié parmi des brigands.

Joseph attendait la venue d’un royaume et il a su en voir l’inauguration dans la mort du Roi, un roi couronné d’épines, moqué et élevé sur une croix. Quelle foi extraordinaire !

Le visage d’Isaac

[Cet article fait partie de la série réflexions du lundi qui retrace en partie comment le culte, vécu la veille, a travaillé en moi. Ce n’est pas une retranscription ni de la prédication, ni des textes lus, mais plutôt le cheminement que certaines bribes ont tracé en moi. J’espère que ces courtes méditations vous donneront envie d’approfondir les textes qui sont lus le dimanche dans vos Églises.]


En ce moment, notre Église parcourt, aux moyens de prédications textuelles suivies, le livre de la Genèse. Nous sommes actuellement au chapitre 22 où nous lisons ceci :

Après cela, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit: «Abraham!» Celui-ci répondit: «Me voici!» Dieu dit: «Prends ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac. Va-t’en au pays de Morija et là offre-le en holocauste sur l’une des montagnes que je t’indiquerai.»

La Bible, Genèse 22.1-2

L’épreuve d’Abraham, bien que non reproductible dans sa forme et dans l’histoire de la rédemption, reflète ce que Dieu demande en essence à ceux qui croient en lui. « M’aimes-tu pour qui je suis ou pour ce que je te donne ? »

Dieu est-il plus précieux pour moi que ce que je reçois de sa main ?
Est-ce que je connais Dieu pour qui il est ou bien est-ce que ses dons sont plus tangibles que sa personne ?
Pour Abraham, cette question ressemble un peu à celle-ci : l’enfant de la promesse divine, ce don de Dieu, ne se tient-il pas entre toi et ton Dieu ?

*

Je suis repartie du culte avec cette question : qu’est-ce qui se tient entre Dieu et moi, qu’est-ce qui fait obstacle à ma relation à Dieu ? En un mot — un gros mot — quelles sont mes idoles ?

L’histoire d’Abraham me fait tout de suite penser à mes enfants — peut-être aussi parce que je suis maman… Eux aussi sont des dons de Dieu, confiés à nos soins…

Et puis, il y a les dons matériels : quelle bénédiction que de vivre dans un pays riche, d’avoir un logement, du chauffage, d’avoir à manger…
Et les dons immatériels : être en bonne santé, avoir des amis, pour voir aller à l’Église…

Je pense à ces belles et bonnes choses que Dieu me donne en me demandant comment je réagirais si je devais les perdre.

Et j’imagine cette scène devant moi, comme matérialisée : moi, mon Isaac et Dieu. Qu’est-ce qui m’empêche de regarder à Dieu, de voir Dieu pour qui il est ?

Isaac se retourne et je vois son visage.

*

Isaac se retourne.

Arrêt sur image. Arrêt sur visage.

Isaac se retourne et je vois qu’il me ressemble. Il porte mon visage.
À nouveau, je prends conscience que je suis mon plus grand obstacle entre Dieu et moi : mon envie d’être moi, mon désir d’autonomie, mon orgueil, cette envie d’accomplir quelque chose d’important, d’être quelqu’un.

Alors, je veux revenir à Dieu et me souvenir, que Dieu n’a pas arrêté sa main au dernier moment, mais qu’il, mais a été jusqu’à offrir son propre fils unique. Il l’a fait pour que je puisse saisir que ma valeur n’est pas dans ce que j’accomplis, mais dans ce qu’il a accompli pour moi. Je veux me rappeler que je ne peux être pleinement moi-même que dans ma dépendance à Jésus.

Et cette prière : Père, viens me sauver de moi-même !

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